À l’aise dans seschaussures
par ‘Hanna Weisberg



Quand nous étions petites, ma
meilleure amie et moi avions l’habitude
de jouer en nous déguisant avec les
tenues de soirée de sa mère. Nous
portions ses plus hauts talons et
serrions contre nous ses élégants
petits sacs pour pénétrer dans un
monde imaginaire dans lequel nous
étions soudain bien plus âgées. Grâce
à ces vêtements magiques, nous
pouvions être qui nous voulions et
réaliser tous nos rêves. Notre seule
limite était celle de notre imagination.
C’est donc empreinte de rêverie que j’ai regardé ma plus jeune fille glisser
espièglement ses petons dans ma plus belle paire de talons-hauts.

Je l’observais à distance chanceler en cherchant son équilibre. Elle avait l’air
de pouvoir tomber à la renverse à tout moment.

C’est à ce moment que son petit frère est rentré dans la pièce. En le voyant,
ma fille imita le ton de ma voix le plus autoritaire qu’elle connaisse et se mit à
lui donner des instructions comme si elle était moi. Avec son dos redressé, ses
épaules assurées et sa tête relevée avec fierté, on aurait dit que les
chaussures avaient été faites pour elle, bien que ses petits pieds soient bien
loin de parvenir au bout du talon.

Cette scène m’a rappelé les situations de ma vie où je m’étais sentie moi-
même comme un petit enfant surpris en train de porter les talons-hauts de sa
mère. Moi aussi j’ai claudiqué gauchement au départ en cherchant un certain
équilibre, me trouvant bien trop « haut » pour me sentir à l’aise.

Par exemple la première fois où, étant adolescente, on m’a demandé de faire
un discours officiel devant une assemblée de femmes dont chacune avait au
moins une décennie d’avance sur moi. En m’apprêtant à quitter la maison pour
me rendre à cette conférence, je tremblai de panique. C’est là que j’ai croisé
mon père qui perçut tout de suite dans quelle détresse son adolescente de
fille se trouvait.

Il m’a regardé avec son regard pénétrant et m’a dit seulement quelques mots.
Ces mots ne m’ont jamais quitté et sont devenus mon mantra lorsque je suis
confrontée à une charge qui me semble trop lourde pour mes frêles épaules.
« Souviens-toi de qui tu es et de ce que tu es, » a-t-il simplement dit avant de
me donner une tape affectueuse dans le dos en me faisant un large sourire.

Je suis partie de la maison avec ces mots et je me les suis répétés
continuellement sur la route vers cette conférence et vers bien d’autres
conférences par la suite ou d’autres situations dans lesquelles je me sentais
dépassée par la charge qu’elles impliquaient.

Debout devant l’auditoire ce soir-là, avec l’impression d’être dans les
chaussures de ma mère, j’ai fait exactement ce que ma fille faisait maintenant.

J’ai joué le rôle qui m’incombait. Et, dans ce rôle, il y avait le sang-froid,
le maintien et l’assurance et même – à ma grande surprise – une voix sûre
et posée.

Parce que « se rappeler qui on est et ce que l’on est » ne signifie pas se
mesurer avec soi-même. Cela n’a rien à voir avec porter des chaussures trop
grandes pour soi. Il s’agit plutôt de porter les chaussures qui représentent tout
ce que vous avez au fond de vous, tout ce que vous pouvez être et que vous
serez un jour.

Parce que qui nous sommes et ce que nous sommes véritablement dépasse
de loin ce dont nous sommes conscients.

Ainsi, réaliser « qui on est et ce que l’on est » revient à prendre conscience de
son potentiel intérieur et à se rappeler la longue chaîne historique dont chacun
de nous est le dernier maillon. C’est se souvenir du privilège et de la
responsabilité qui découlent d’un riche passé pour tracer le chemin de notre
avenir à travers le présent.

En prenant conscience de ce que nous représentons et qui nous
représentons, et en agissant en conséquence, nous le devenons.

‘Hanna Weisberg est l’auteur de deux livres sur la vie des femmes de la Bible
et sur l’âme féminine. Elle dirige le JRCC Institute of Torah Study à Toronto et
donne des conférences dans le monde entier sur des sujets relatifs aux
femmes, aux relations interpersonnelles et à la mystique.