Ils voyageaient ensemble, une masse compacte de deux millions de personnes
se déplaçait lentement entre les dunes de sable. Chaque tribu avait sa place
précise, chaque groupe était parfaitement agencé alors qu’ils marquaient le
désert des traces de leurs pas.

Au centre de cette multitude, se trouvait le Tabernacle, le sanctuaire de D-ieu.
Dans le périmètre immédiat de celui-ci campait la tribu de Lévi : Moïse, Aharon
et leurs familles à l’est, la famille des descendants de Guerchon, fils de Lévi, à
l’ouest, celle des descendants de Kehat au sud et celle des descendants de
Merari au nord.

Autour de ces quatre familles étaient disposées les autres douze tribus
d’Israël. Trois tribus à l’est, trois à l’ouest, trois au nord et trois au sud.1

Entourage angélique
Le Midrache raconte que D-ieu descendit des Cieux au mont Sinaï entouré
d’une majestueuse suite de vingt-deux mille anges. Cette suite, qui entourait la
Présence Divine, était divisée en quatre groupes qui occupaient chacun l’un
des quatre points cardinaux.2

Le groupe situé à l’est était mené par l’ange Michael. Celui situé à
l’ouest, par l’ange Gabriel. Au nord, c’était l’ange Raphaël qui menait et au
sud, l’ange Ouriel.3

À l’extérieur de ce premier cercle d’anges s’en trouvait un deuxième, composé
également de quatre groupes. Ce cercle-là comprenait six cent mille anges.4

Lorsqu’ils assistèrent à cette révélation, nos ancêtres aspirèrent à une même
formation. En effet, être totalement cerné par la Présence Divine garantirait
que leur attention serait exclusivement concentrée sur le Divin. Ils
demandèrent donc de pouvoir adopter le même agencement lorsque la
Présence Divine se manifesterait dans le Tabernacle.5

La requête fut accordée
Trente jours après l’érection du Tabernacle, D-ieu commanda à Moïse de faire
le recensement du peuple juif et d’établir leurs formations à
l’image de celles des anges.

À sa grande surprise, Moïse constata que les nombres issus du recensement
correspondaient exactement à ceux des anges de
l’entourage divin. Il y avait en effet vingt-deux mille Lévites, correspondant au
nombre d’anges du cercle intérieur, et six cent mille Juifs dans les autres
tribus, correspondant aux anges du cercle extérieur.6

Lorsque Moïse reçut le commandement d’établir les formations,
il craignit que cela crée des frictions entre les tribus. En effet, laquelle
mènerait et laquelle suivrait ? Qui mènerait à l’Est et qui mènerait à
l’Ouest ? Moïse n’appréciait pas particulièrement la polémique.

« Ne t’inquiète pas, lui dit D-ieu, le patriarche Jacob a déjà réglé cette
question. Lorsqu’il quitta ce monde, il demanda à ses fils de porter son
cercueil dans la même formation que leurs descendants adopteraient dans le
désert.

« Judah mènerait à l’est, suivi par Issakhar et Zévouloun. Ruben mènerait au
sud, suivi par Simon et Gad. Ephraïm mènerait à l’ouest, suivi par Menasseh et
Benjamin. Dan mènerait au nord, suivi d’Acher et de Naftali. »7

Les tribus et les anges : puissance, bonté, guérison et lumière
La tribu de Judah menait à l’est, correspondant à la formation angélique
menée par Gabriel. Judah était en effet un symbole de force et de discipline, à
l’image de Gabriel, l’ange de la force divine.

La tribu de Ruben menait au sud, correspondant au camp de l’ange Michael.
Ruben symbolisait la bonté, car il fut le premier à venir en aide à Joseph. Ceci
correspond à Michael, l’ange de la bienveillance divine.

La tribu d’Ephraïm menait à l’ouest, comme le camp de l’ange Raphaël. De
nombreuses générations plus tard, la tribu d’Ephraïm allait empêcher les Juifs
du nord d’Israël de se rendre au Temple de Jérusalem. Cette tribu ne s’est
jamais repentie de ce grave péché et ne s’est donc jamais rétablie
spirituellement. Elle a donc été associée avec Raphaël, l’ange de la guérison
divine.

La tribu de Dan, enfin, menait au nord, comme le camp de l’ange Ouriel. La
tribu de Dan avait appliqué le blocus mis en place par Ephraïm pour empêcher
le pèlerinage au Temple, se coupant ainsi elle-même l’accès à la lumière
divine. Elle fut donc associée à Ouriel,
l’ange de la lumière divine.8

Onze mois
D-ieu attendit onze mois avant d’accéder à la demande de Ses enfants et de
leur permettre d’adopter la formation des anges.9

La Midrache raconte que D-ieu se fiança au peuple d’Israël au mont Sinaï et
l’épousa le jour où le Tabernacle fut érigé.10 Or, il était jadis de coutume
d’attendre dix mois entre les fiançailles et le mariage. Il y eut donc un intervalle
de dix mois entre le jour où nous reçûmes les Dix Commandements et celui où
le sanctuaire fut construit.11

D’après le Talmud, la célébration d’un mariage devrait durer trente jours.12 D-
ieu attendit ainsi un mois supplémentaire : Il voulait parachever la célébration
et s’assurer que le lien avec Son peuple était parfait. Ce n’est qu’au moment
où nous fûmes totalement engagés dans notre relation avec D-ieu et que
notre dévotion à Son égard fut au-delà du moindre doute, qu’Il accéda à notre
requête de nous agencer selon la formation des anges.13

Devenir angélique
En réclamant cela, le désir de nos ancêtres était d’atteindre une proximité
avec D-ieu qui était hors de la portée des êtres humains.
Ils souhaitaient percevoir la grandeur de D-ieu comme seuls les anges en sont
capables et être affectés par la Présence Divine comme seuls les anges
peuvent l’être. Ils savaient que cela les dépassait, mais cela ne les a pas
empêchés d’y aspirer.

D-ieu attendit donc qu’ils atteignent le summum de leur potentiel pour leur
accorder l’objet de leur requête. Ce faisant, Il rendit possible pour nous, même
ici et à notre époque, de dépasser et transcender nos limites et d’acquérir,
jour après jour, une mesure d’inspiration angélique.


Rav Lazer Gurkov est le guide spirituel de la communauté Beth Tefilah de la
ville de London dans l’Ontario au Canada. Conférencier émérite, il a disserté
sur de nombreux sujets du Judaïsme et ses articles ont paru dans de
nombreuses publications..

Notes :

Nombres 2, 1 – 3, 1 et 3, 23-39. Voir aussi le commentaire de Rabbénou Bé’
hayé sur Nombres 2, 10.
Midrache Rabbah, Bamidbar 2, 3.
Rabbénou Be’hayé sur Nombres 2, 1-25. Voir Zohar p. 118 qui donne un
ordre légèrement différent.
Talmud Chabbat 88a
Midrache Rabbah, Vayikra 2, 3 ; Keli Yakar sur Nombres 2, 2. Vois aussi
Alchikh sur Nombres 1, 2.
Nombres 1, 46 et 2, 39. Il y avait en fait 603550 hommes. Voir dans Alchikh sur
Nombres 1, 2 la raison pour laquelle les 3550 hommes excédentaires n’ont
pas été considérés dans cette équation.
Midrache Tan’houma, Bamidbar 12.
Rabbénou Be’hayé sur Nombres 2, 1-25. Voir aussi Keli Yakar et Na’hmanide
sur Nombres 2, 2 et 3 pour d’autres commentaires.
Les Dix Commandements furent donnés le six Sivan et la formation du camp
fut établie le premier Iyar de l’année suivante.
Midrache Tan’houma, Ki Tissa 16 et Nasso 20. Voir aussi Rachi sur Nombres
7, 1.
Genèse 24, 55 : « Que la jeune fille reste avec nous un an ou dix mois. » Ce
sont les dix mois qui séparent les fiançailles du mariage pour permettre à la
fiancée de s’embellir avec les vingt-quatre ornements mentionnés dans Isaïe
3, 18-24 (Talmud Kétoubot 57).
Talmud Kétoubot 8a.
Keli Yakar sur Nombres 1, 1.
Basé sur Sfat Emet par Rabbi Yehouda ARyeh Leib Alter de Gour (1847-
1905) Bamidbar, 1878.
Représentation d’artiste du camp israélite en formation autour
du Tabernacle au pied du mont Sinaï