La Kippa : une explication philosophique  
Rav Dr Jacob Immanuel Schochet


Le rôle des vêtements

Le couvre-chef n’est qu’un
élément particulier de
l'habillement général de
l'homme. Or, la conception
que l’on se fait du pourquoi
de l’habillement est
déterminante :

D’après les anthropologues
et les historiens,
l'habillement humain fut, à l’
origine, motivé par le souci
de se protéger des aléas du
climat et, plus tardivement,
dans un souci esthétique

:
Selon la Torah, l'origine du vêtement est tout autre. La
Genèse (Béréchit, 3) relate que lorsque les premiers
humains, Adam et Eve, furent créés, ils n'avaient besoin
d'aucun vêtement et ils « n'éprouvaient aucune honte ». Mais
après leur péché avec l'Arbre de la Connaissance, « ils
connurent qu'ils étaient nus », et, à partir de ce moment, ils se
confectionnèrent des vêtements pour couvrir leurs corps.

Ce changement radical de perspective chez les premiers
hommes est étudié par Maïmonide dans son Guide des
Égarés (première partie, chapitre 2), dont l’explication fut
approfondie et développée dans la philosophie hassidique
des Rabbis de ‘Habad. Elle se résume en ceci :

L'homme fut créé foncièrement bon, c’est-à-dire que bien que
possible, le mal ne l'habitait pas. Sans aucune mauvaise
inclination, s’il lui était évidemment donné de jouir des plaisirs
physiques, il en ignorait la tentation dans ce qu’elle a de
corruptrice. En conséquence, toutes les parties du corps
étaient égales pour lui, chaque organe jouait son rôle,
remplissant la mission divine de l'homme sur cette terre. Pur
d'esprit, le sentiment de honte lui était étranger. Ceci se
comprend, car de même qu'il n'y aurait aucune raison de
rougir parce qu'on enseigne la Torah – ce qui équivaut à une
procréation spirituelle – ainsi il ne devrait y avoir aucune
honte à procréer physiquement, car, dans ce cas comme
dans l'autre, l'homme ne fait qu'accomplir le commandement
divin qui est « d'être fertile et de se multiplier ». La
complaisance dans le plaisir physique était exclue, car un
seul souci existait : l'accomplissement de la volonté divine.

Cependant, après le péché de l'Arbre de la Connaissance, la
conscience du plaisir physique comme réalité indépendante
naquit dans l'homme, chose qu'il l'ignorait quand son moi
spirituel prédominait absolument. Le bien n'eut plus sa pureté
passée dans son esprit contaminé. Il voyait que certaines
parties du corps étaient plus directement associées au plaisir
physique. L’exposition de sa nudité lui donnait désormais un
sentiment de honte, pour deux raisons : d'abord parce
qu'elles étaient un rappel de sa chute humiliante et de la
nouvelle emprise que le vice pouvait exercer sur lui, ensuite
parce qu'elles étaient une source de tentation. C’est ainsi
qu’il désira la couvrir.

La place de la tête
De ce point de vue, il apparaîtrait au premier examen que le
sentiment de honte devrait épargner la tête, car elle est le
siège de l'intelligence qui distingue l’être humain de l’animal.
L'intellect humain n'est-il pas le zénith de toute la création ?

Effectivement, l'homme qui est persuadé qu'il n'est rien de
plus élevé dans l'univers que son intelligence, considérera
comme une contradiction le fait de devoir se couvrir la tête,
siège de ses facultés intellectuelles et objet de sa fierté.

Cependant, celui qui croit en D‑ieu a une conception
différente de la situation de l'homme : nous savons qu'en
dépit de ses facultés intellectuelles, ce dernier est une
modeste créature. Nous savons que l'intelligence, loin de
nous préserver de la tentation, est souvent influencée et
même utilisée par celle-ci, et joue par conséquent un rôle
d'une valeur fort relative. Même à celui qui arrive à préserver
l'intégrité de cette faculté, le sentiment de honte n'est pas
épargné, en raison de l'insignifiance du rôle de l'intelligence
humaine dans le royaume du divin.

En conséquence, ce ne sont pas seulement les parties
basses du corps qui témoignent de la chute de l'homme,
mais aussi la tête – et peut-être surtout elle – qui abrite
l'intelligence. Je dis « surtout elle », car la faillite de
l'intelligence est la faillite la plus grave de l'homme. En effet,
alors qu'un enfant, en raison de son immaturité, pourrait n'être
pas tenu pour responsable de ses actes, l'adulte, lui, n'a
aucune excuse. Ainsi en est-il des facultés de l'homme : c’est
la faillite de la faculté la plus haute qui porte le plus à
conséquence.

Plus on est conscient de sa responsabilité intellectuelle, plus
profonde est la honte qu'on doit éprouver de ne pas
l'assumer. L'intelligence et la connaissance, loin de donner au
Juif un sentiment de fierté, lui font éprouver, au contraire, de
l'humilité, car elles lui ont été données par D‑ieu à des fins
plus élevées et sacrées. Dans la mesure où il n'élève pas sa
vie à la hauteur de ces fins, l'homme moyen doit se sentir
plein de honte. Même le juste n'échappe pas à ce sentiment,
car, étant plus conscient de la présence de D­‑ieu, chaque
pas en avant dans le domaine intellectuel le rend plus
conscient de la totale insignifiance de son intelligence en
présence de l'Infini. Car « le point culminant de la
connaissance (la connaissance de Dieu) c'est de nous rendre
compte que nous ne savons pas ».

Ainsi, le fait de garder constamment notre tête couverte est
une démonstration de notre conscience qu'il existe quelque
chose d'infiniment supérieur à notre intelligence, et symbolise
notre humilité et notre sentiment de honte en présence de
D-ieu (Yirath Chamaïm).