Assumer le Paradoxe
par Tzvi Freeman
Il a créé Son monde à partir de contradictions, de contraires qui
s’associent pour ne faire qu’un.

Être et ne pas être,

Infinité et finitude,

Lumière et obscurité,

Forme et matière,

Quantité et qualité,

Le tout et le détail,

La communauté et l’individu,

Le don et la rétention.

Ce ne sont là que de simples modalités, Lui-Même n’en fait pas partie.
Il les mélange et les associe selon Son bon plaisir.

Le paradoxe est notre fenêtre sur l’au-delà.




--------------------------------------------------------------------------------



Un temps viendra où la nuit brillera,

Où la mort vivra,

Où le loup reposera avec l’agneau.



Mais la nuit restera la nuit,

La mort restera la mort,

Un loup sera un loup.



Car tout cela D-ieu l’a créé pour Sa gloire.




--------------------------------------------------------------------------------



Ces deux petites pensées m’ont été inspirées par un concept qui est
omniprésent dans les écrits et les discours du Rabbi de Loubavitch,
au point qu’on pourrait presque l’appeler sa signature. Cela semble
être l’un des grands principes qui sous-tendent la philosophie du
Rabbi : là où d’autres mettent en évidence un paradoxe dans le but de
résoudre sa problématique, le Rabbi en révèle l’existence… pour le
laisser en l’état, démontrant que la tension prolongée qu’il induit est le
ferment de nombreux sujets dans la Torah.

Ces réflexions succinctes pouvant s’avérer insuffisantes, permettez-
moi de développer quelque peu mon propos.


--------------------------------------------------------------------------------

L’ensemble de la création est constitué d’opposés : le ciel et la terre,
le miracle et la nature, l’ordre et le chaos, la forme et la matière, le
corps et l’âme, la vie et la mort, la lumière et l’obscurité, oui et non,
être et ne pas être.

Dans notre monde, ces notions sont réellement distinctes l’une de
l’autre et opposées l’une à l’autre. Il existe d’autres mondes, spirituels
et plus proches de D-ieu, où il règne une plus grande harmonie entre
elles. Néanmoins, aussi haut que l’on puisse aller dans la sainteté et
dans l’abstraction, chacune d’entre elles restera toujours séparée de
son contraire, fut-ce par une nuance très ténue.

Toutes ces oppositions, ces antagonismes, proviennent des deux tout
premiers éléments qui ont rendu la création possible :

1. « Le pouvoir infini du Créateur d’être et de causer l’existence »
(appelé « lumière » dans le langage de la Kabbale), et

2. « Le pouvoir infini du Créateur de retenir, d’endiguer l’existence »
(le Tsimtsoum, les « réceptacles », l’obscurité).

Ce n’est que dans l’Essence de D-ieu que ces deux notions ne font qu’
un.1 Après tout, c’est Lui qui est à l’origine de l’idée qu’une chose
peut soit être, soit ne pas être. Et comme Maïmonide l’explique dans le
Guide des Égarés2, Son Essence n’a ni l’une ni l’autre de ces deux
qualités.

C’est cette Essence divine qui va se manifester de façon perceptible
dans notre monde à mesure que nous approchons de la fin de son
histoire. En ce temps-là, les opposés coexisteront.

Le Talmud relate, par exemple, que la polémique entre les disciples
de Hillel et ceux de Chammaï durera éternellement. Or, à l’époque où
la Michna fut rédigée, les Sages avaient déjà tranché la loi dans
chacun des cas controversés, généralement en faveur de l’école de
Hilel. De quelle façon cette polémique – déjà résolue – pourrait-elle
donc « durer éternellement » ? Le grand kabbaliste Rabbi Its’hak
Louria (le « Ari HaKadoche », 1534-1572) expliqua à ce sujet qu’à l’
époque de Machia’h – l’ère messianique – la Halakha (la loi juive) sera
révisée par les Sages de ce temps et sera tranchée selon l’opinion de
l’école de Chammaï. Ainsi, chacune des deux écoles aura eu son tour.
Toutefois, le Rabbi de Loubavitch n’est pas satisfait de cette
explication et pousse encore plus loin.3 Selon lui, l’ère actuelle et l’ère
messianique devront être suivies d’une troisième ère lors de laquelle
la Halakha ira dans le sens des deux écoles à la foi. Cette période
sera celle de « la résurrection des morts ».

Il n’est aujourd’hui possible de faire les choses que d’une manière à la
fois, ce qui exclut l’autre option. Viendra cependant un temps où il
sera possible de satisfaire aux deux démarches simultanément. Une
personne sera alors capable de lire la prière du Chéma du soir en s’
allongeant (comme l’exige l’école de Chammaï), sans pour autant s’
allonger (selon l’école de Hillel). Ou bien d’augmenter chaque soir de
‘Hanoucca le nombre de bougies allumées (selon Hillel) tout en
diminuant leur nombre chaque jour (selon Chammaï).

De la même manière, la « résurrection des morts » sera le fruit de la
coexistence de la vie et de la mort.

Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Est-ce même concevable ?
Le prophète dit clairement sur cette époque « Nul œil ne l’a
contemplée, d’autre que le Tien, Ô D-ieu. »4 Nous n’avons pas la
capacité de nous représenter de telles perspectives, car elles sont
contraires à la nature de l’existence telle que nous la connaissons. Ce
qu’il nous est donné d’admettre, cependant, c’est qu’elles sont
possibles.

Il y a d’ailleurs eu quelques précédents dans l’Histoire : il y eut le
mystère de l’Arche Sainte dans le Saint des Saints, qui occupait un
espace sans occuper d’espace,5 ainsi que le miracle de l’huile de
‘Hanoucca, qui se consuma pendant huit jours sans se consumer.

Il y a aussi d’autres précédents beaucoup plus proches de nous. En
fait, le Judaïsme pourrait être défini comme une religion faite d’
opposés qui coexistent : nous avons la foi que tout ce que D-ieu fait
est pour le bien, tout en priant qu’Il nous sauve du malheur. Nous
comprenons que D-ieu est à la Cause Première de toute situation et
malgré cela nous accourrons pour sauver une personne de sa
détresse. Notre religion a pour principe que nous sommes
responsables de nos actes, mais aussi que D-ieu est responsable de
tout ce qui arrive. Il y a, bien sûr, de nombreuses explications à tout
cela, mais, à la fin du compte, il reste une vérité incontournable qui est
à l’origine de tous ces paradoxes : l’existence de notre monde repose
sur l’impossible mariage de tous ces contraires.

Comment D-ieu créa-t-Il le monde ? Un monde est par définition une
réalité distincte de D-ieu. Cependant, la création de ce monde à partir
du néant exige que D-ieu se trouve en lui de façon immanente en
permanence pour le maintenir en existence. En d’autres termes, D-ieu
se doit d’être là et de ne pas être là, simultanément. Mais cela ne
pose pas de problème car, comme nous l’avons cité plus haut au nom
de Maïmonide, D-ieu n’est pas quelque chose qui est ou qui n’est pas,
un être ou un non-être. Il s’agit là seulement de deux modalités à
travers lesquelles Il choisit d'opérer, mais Lui-Même ne correspond à
aucune des deux.

Est-ce absurde et irrationnel ? Je ne le crois pas. Tous les paradoxes
ne sont pas irrationnels. Il serait irrationnel de penser qu’un éléphant
puisse passer par le chas d’une aiguille. Un éléphant est, en effet,
soumis aux contingences de l’espace et du temps. Par contre, croire
que Celui qui a créé l’éléphant, l’aiguille, l’espace, le temps et la
logique elle-même puisse transcender toutes leurs limites n’est pas
irrationnel. La limitation des choses n’est qu’une des inventions de D-
ieu et Il n’est pas limité par Ses propres inventions, de la même
manière que nous ne sommes pas limités par ce que nous voyons
dans nos propres rêves. Ainsi, il n’est pas absurde de croire que Celui
qui est à l’origine de tous les contraires puisse tous les harmoniser.

Le Rabbi enseigne que c’est là que réside l’ultime finalité de notre
monde. C’est précisément là où le paradoxe est le plus pesant, là où
les contraires sont si différents et si incompatibles, que réside l’
Essence Divine.

Tzvi Freeman vit à Toronto, Canada. Il est l’auteur de nombreuses
traductions et synthèses de la pensée kabbalistique et ‘hassidique,
parmi lesquels « Bringing Heaven Down to Earth. »

Notes :

Voir, entre autres, Sefer HaMaamarim melukat vol. 5, p. 105.
1:57, voir le « Hadrane al haRambam 5735 » du Rabbi, note 30.
Sefer HaSi’hot 5752, p. 27.
Isaïe 64 :3.
Talmud de Babylone, traté Yoma 10a ; voir Likoutei Si’hot vol. 1, p.
319.