Trois ans plus tard, le Sénat américain devait se prononcer pour une élection
importante. Le Président Ronald Reagan avait besoin de ma voix pour assurer sa
majorité. J’avais toujours été un de ses plus ardents partisans car je trouvais qu’il
était le meilleur ami qu’Israël avait jamais eu à la Maison Blanche.

Je rencontrai personnellement le Président et l’assurai de mon soutien. Puis j’
ajoutai que j’avais une requête personnelle à formuler : je rappelai au Président
que ma mère avait émigré de Russie et que c’était uniquement grâce à cet acte
que j’étais né aux Etats-Unis et que je le représentais au Sénat américain. J’insistai
pour qu’il évoque la liberté de quitter le pays pour les Juifs soviétiques lors de la
prochaine conférence au sommet : «Par ailleurs, ajoutai-je, ceux qui seront
autorisés à quitter l’Union Soviétique ne devront pas être seulement des
personnes âgées ou malades mais aussi des enfants, des adolescents, des
médecins et des savants. Chacun d’entre eux devrait pouvoir jouir du droit
élémentaire à la liberté de mouvement!»

Le Président Reagan m’écouta attentivement et accepta ma suggestion.

De fait, je fus la dernière personne à qui il avait accordé un rendez-vous avant le
départ pour Reykjavik, en Islande, pour la conférence qui eut lieu au début d’
octobre 1986. Lors de cette réunion, je présentai au Président une liste de 1200
noms de Juifs soviétiques qui avaient demandé à quitter la Russie. Je fis
remarquer qu’en fait, il faudrait y ajouter des millions d’autres noms, mais que cela
représentait déjà un bon début. A cette occasion, j’agis avec «diplomatie discrète»
puisque seul le Président, son aide de camp et moi-même nous trouvions dans le
bureau ovale.

Il tint parole et tendit discrètement la liste au Président Mikhaïl Gorbatchev lors de
la conférence de Reykjavik. Il expliqua que cela lui tenait à cœur. En quelques
semaines, plusieurs familles juives furent autorisées à quitter la Russie. Bien vite,
leur nombre fut multiplié par deux, trois, dix… et ce furent des centaines de milliers
de Juifs qui purent quitter enfin le «paradis soviétique».

Après la fin de son mandat, le Président Reagan et son épouse me rendirent visite
aux Bahamas où j’avais été nommé ambassadeur du Commonwealth. Ils m’
invitèrent avec mon épouse à une petite réception qu’ils réservaient à quelques
amis. J’en profitai pour remercier le Président en insistant sur le formidable service
qu’il avait rendu au peuple juif en plaidant la cause de ces Juifs soviétiques ; je lui
demandai alors pourquoi il n’avait jamais évoqué cet épisode en public. Madame
Reagan expliqua que M. Gorbatchev les avait avertis qu’autour de lui, de
nombreux apparatchiks n’étaient pas d’accord que les Juifs quittent le pays. Si le
sujet avait été rendu public, cet exode aurait immédiatement été stoppé. Le
Président Reagan avait utilisé la «diplomatie discrète» avec M. Gorbatchev.

L’histoire ne s’arrête pas là. Mon frère Marty eut un jour des problèmes au pied.
En Californie, on l’adressa à un médecin qui l’envoya chez un spécialiste. Celui-ci l’
examina puis lui demanda : «Vous vous appelez Hecht. Êtes-vous en famille avec
le sénateur Hecht?»

- Oui, c’est mon frère !

Le médecin était très ému et expliqua que j’avais sauvé la vie de sa famille et de
ses beaux-parents. Leurs noms avaient figuré sur la liste. On leur avait juste
demandé de se trouver à l’aéroport à une certaine heure. Ils n’avaient aucune
idée de ce qui les attendait. Ils étaient montés dans un avion et avaient atterri à
Vienne. Avec le peu d’argent dont ils disposaient, ils avaient envoyé un
télégramme de remerciement au Président Reagan.  Par la suite, je rencontrai de
nombreux autres Juifs qui s’étaient trouvés sur cette liste. Le conseil du Rabbi -
faire appel à une «diplomatie discrète» - s’était prouvé fructueux : des centaines
de milliers de Juifs avaient été sauvés et l’état d’Israël s’était renforcé avec l’
arrivée de nombreux savants soviétiques.

Chic Hecht fut sénateur du Nevada de 1983 à 1989 puis ambassadeur aux
Bahamas de 1989 à 1994. Il décéda en 2006 à l’âge de 77 ans.

Yaakov ("Chic") Hecht

traduit par Feiga Lubecki
"Diplomatie discrète"
par Yaakov "Chic" Hecht



J’ai été élu au Sénat américain en
1982. Quelques années plus tard, mon
frère Marty Hecht et mon neveu, le Dr
Haïm Hecht, m’emmenèrent à Brooklyn
pour rencontrer le Rabbi lors d’un
Farbrenguen (réunion ‘hassidique).
Le Rabbi me dit, entre autres : «Votre
mission prioritaire doit être de faire
sortir des Juifs d’Union Soviétique!»
Je mentionnai alors que ma mère –
de mémoire bénie – avait émigré de
Russie au début du siècle : sa famille
avait ainsi échappé aux persécutions
et aux massacres perpétrés par les
Cosaques. «La clé de cette mission,
continua le Rabbi, est la diplomatie
discrète!» Il faut se rappeler qu’à
l’époque, la guerre froide faisait
encore rage entre l’Union Soviétique et
les Etats-Unis.