Voyages  
Par ‘Hanna Weisberg



      I.

Le Bébé :

Il n’y a pas si longtemps, je ne
faisais qu’un avec toi. Lové au
creux de tes membres, porté par
tes os. Je respirai par ton souffle.
Le sang qui courait dans tes
veines affluait dans les miennes.
Je bougeais à chacun de tes
mouvements.

Nous étions inséparablement unis.

L’âme :

Avant ma descente dans ce
monde, je ne faisais qu’un avec
Toi, D-ieu, comme le fœtus dans
le ventre maternel.
‘Hanna Weisberg est l’auteur de deux livres sur la vie des femmes de la Bible et sur l’âme féminine. Elle dirige le
JRCC Institute of Torah Study à Toronto et donne des conférences dans le monde entier sur des sujets relatifs aux
femmes, aux relations interpersonnelles et à la mystique.


Notes :

1 « Les Patriarches (Avraham, Isaac et Jacob) sont eux-mêmes la Merkava (le « char » céleste) » (Torah Or
Vayétsé, Maamar « Vayachkem Lavan baboker » ; Psikta Zoutrati ; Zohar.)
Le mot hébraïque pour « épreuve », nissayone, signifie aussi « s’élever haut »

2 . La descente de l’âme dans notre monde matériel n’a qu’un objet : que l’âme s’élève à un niveau spirituel
supérieur. Pourquoi le potentiel de l’âme de « s’élever » n’apparaît-il pas dans le royaume céleste, avant la
naissance ? Car il n’y a pas d’épreuve. Ce n’est qu’à travers sa descente dans ce monde matériel, où son amour
pour D-ieu est menacé par toutes les tentations inhérentes à la vie corporelle, que l’âme peut atteindre ce degré
supérieur. (Likoutei Torah, Ki Tetsé, Maamar « Ki tihyéna lé’ich chté nachim ».)

3 Tanya, chap. 7 : quand une personne se sent déconnectée et très éloignée de D-ieu et s’efforce de rétablir le lien
avec Lui, elle éprouvera des sentiments d’attachement et d’amour bien plus intenses que ceux qu’un Tsaddik peut
avoir.
J’étais incluse dans Ta volonté, fondue dans Ta lumière.

Ma conscience de ma totale dépendance de Toi était tangible,
absolue et éternellement présente.

L’âme était inséparable de Ton unité.

Le Peuple Juif :

Notre nation fut conçue par nos saints Patriarches et Matriarches qui
ont raffiné leurs êtres jusqu’à ce que tous leurs désirs, leurs
émotions et leurs actions reflètent Tes qualités.

Ils se sont purifiés de toute trace d’intérêt personnel ou
d’arrière-pensée. Chacune de leurs actions fut Tienne, véhicules de l’
expression de Ta volonté.1

Tel le fœtus dans le ventre de sa mère, telle l’âme fondue en Toi,
leur relation avec Toi fut palpable, leur échange avec Toi sans
retenue, leur conscience de leur absolue dépendance de Toi,
permanente.

Notre nation fut fondée sur la prémisse que Toi et nous ne faisons
qu’un, indivisiblement un.


                          II.

Le Bébé :

Puis est venu le temps de ma naissance.

Descendre encore et encore.

Physiquement, ce fut le voyage le plus douloureux de mon existence.

Je ne voulais pas être moi. Je ne voulais pas être indépendant. Je
voulais rester enveloppé dans ta chaleur, dans le réconfort du
battement de ton cœur.

Je te voulais, toi. Seulement toi.

Hélas, le choix ne m’appartenait pas. J’ai émergé dans une pièce
froide, entouré d’étrangers.

Je me suis entendu crier si fort.

Mais tu fus prompte à me réconforter. Tu m’as enlacé de ta large
étreinte. Tu m’as caressé. Tu as bercé mon si petit corps. Jour et
nuit tu m’as choyé, répondant à chacun de mes besoins, à chacun
de mes caprices.

Mes yeux de nouveau ne regardaient que toi. Je continuais à
ressentir que j’étais une partie de toi.

Un jour, tu m’as tenu devant un miroir, mais je ne savais pas que
l’image qu’il renvoyait était la mienne. Il n’existait pas de notion de
moi. Tout était toi. Tu étais mon monde entier.

L’âme :

Je laisse derrière moi l’idylle spirituelle pour voyager vers un lieu d’
effort et d’épreuve. Un lieu où les soucis matériels consument mes
jours et mes nuits, sapant mon énergie, bouleversant mes priorités.

C’est une descente difficile. Le voyage le plus difficile de mon
existence.

Mais dans les moments de proximité spirituelle, je ressens de
nouveau Ta chaleur et Ta présence.

Même ici-bas, dans ce monde, il est des moments où je me sens
connecté, enveloppé dans ta chaleur.

Je suis conscient que c’est Toi qui subviens à chacun de mes
besoins. Je suis confiant en Ton étreinte.

À ces moments, je perds mon sentiment de solitude, sachant que
tout est de Toi.

Qu’il n’existe que Toi.

Le Peuple Juif :

Au début du voyage de notre nation, nous pouvions sentir Ta
présence nous envelopper. Nos vies étaient centrées sur notre
devenir spirituel. Le saint Beth HaMikdache, Ta demeure sur la
Terre, était au cœur de nos vies. Les services quotidiens du Temple
faisaient la lumière de nos jours.

Les miracles abondaient. Tu nous as nourri. Tu nous as protégés
ouvertement. Tu as pourvu à chacun de nos besoins et de nos
caprices.

Bien que nous fussions désormais des êtres indépendants, nous
pouvions toujours sentir Ta présence permanente dans nos vies.


                         III.

Le Bébé :

Et maintenant, pourquoi m’abandonnes-tu ? Je te regarde marcher
vers la porte, ton manteau sur ton épaule. Tu m’envoies un baiser en
me faisant au revoir.

Je rampe vers toi, essayant gauchement de me lever, agrippant ta
jupe.

Si je savais dire des mots, je protesterais fermement.

Au lieu de ça, tout ce que je peux faire, c’est pleurnicher. Mes cordes
vocales émettent un « Mam-an » guttural. Ma voix se fait plus haute,
plus forte.

Non, ne pars pas, voudrais-je te dire. J’ai besoin de toi. J’ai besoin
que tu me tiennes. Que tu me prennes dans tes bras. Que tu me
rassures. Que tu joues encore avec moi, avec tout ton amour.

Qu’est-ce que tu dis ?

Tu vas revenir bientôt, dis-tu pour me rassurer.

Mais ne comprends-tu pas que je n’ai pas la notion du temps ? Que
ces séparations me brisent le cœur ? Que je vis avec le présent et
que chaque moment est pour moi mon éternité ?

Reste, voudrais-je pouvoir te convaincre. Prends-moi. Étreins-moi.

L’âme :

Les épreuves forment une si grande partie de mon voyage.

À ces moments-là, j’ai mal d’être séparée de Toi. Notre connexion est
voilée. Je me sens si loin. Si seule.

Traversant une terre éloignée, navigant des eaux inconnues.

Je me sens abandonnée.

J’essaie de crier vers Toi, mais j’ai oublié mon propre langage. Seuls
les sons les plus frustes émanent des profondeurs de mon être.

Je me trouve dans un monde froid, qui me perturbe, qui altère mes
vraies aspirations, qui obscurcit la vérité de Ta réalité.

Je tente vaillamment de me reconnecter à la source de ma vie.

Le Peuple Juif :

Notre nation a connu des périodes de séparation de Toi. Des temps
où Tu semblais nous avoir abandonnés. Ton étreinte n’était plus du
tout perceptible. Ta présence était cachée.

Nous avons été arrachés à notre patrie, chassés de tout ce qui nous
était cher. Notre chemin était obscur. Nous nous sentions
abandonnés. Tentant désespérément de nous accrocher à Toi, alors
que nous étions déportés dans des terres lointaines.

Exil.


                            IV.

Le Bébé :

Je suis un petit peu plus grand maintenant. Je sais tenir assis et je
peux me déplacer et commencer à explorer le monde qui m’entoure.
Je me ressens comme un individu, avec mon propre corps, mes
propres pensées et mes propres émotions. Je commence à
m’exprimer.

J’acquiers plus d’indépendance. Tu es fière de chacun de mes
progrès. Mais, en progressant, je ressens que je grandis comme un
être différent de toi. Je ne te considère plus comme une partie de
moi. Et quand tu t’en vas, j’ai si peur. Peur que tu
m’abandonnes.

Que dis-tu ? Que mon angoisse de la séparation fait partie du
processus de ma maturation ? Tu essaies d’expliquer à mon jeune
esprit que cela signifie que je grandis. Que cette absence de
compréhension va me permettre de développer mon indépendance
émotionnelle et physique.

Tu expliques tout cela, mais tu me manques quand même quand tu n’
es pas ici avec moi. J’apprécie mes nouvelles capacités, ma nouvelle
conscience, mes nouveaux succès. Mais encore maintenant, quand
tu ouvres la porte de la maison pour partir, mon anxiété s’accroît. Je
ne veux toujours rien d’autre que toi.

L’âme :

Ma descente dans ce monde et mon sentiment d’indépendance
conduisent en définitive à une croissance durable. Immergée dans
un monde matériel, habillée dans un corps matériel, j’ai grandi en
dehors de Toi.

Mais c’est maintenant que je ressens pour Toi une nostalgie et un
amour incommensurables, un désir infini et dévorant d’être
réabsorbée dans Ton Essence.

Au bout du compte, ce voyage vers une terre éloignée me permet d’
atteindre des sommets encore plus élevés. Ce n’est que maintenant
que mes pouvoirs intérieurs, mes forces cachées et mon amour si
profond pour Toi se révèlent, par la force des choses.2

Le Peuple Juif :

La finalité de notre exil est l’élévation qui s’ensuivra à l’ère de la
Rédemption, qui nous mènera encore plus haut qu’à l’époque du
Beth HaMikdache.

L’obscurité et la solitude qui nous frappent en tant que nation sont
annonciatrices d’une lumière encore plus intense à mesure que la
force du lien qui nous unit à Toi se révèle.

En surface, nous avons l’air d’évoluer en dehors de Toi. En
mûrissant en tant que nation, à travers nos efforts comme individus
autonomes, à travers nos émotions personnelles et à travers nos
pensées et nos capacités, nous mettons à l’œuvre la dimension la
plus profonde de l’amour que nous avons pour Toi, qui était jusque-
là confinée au tréfonds de nos cœurs.3